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Gilets jaunes, 1 an après : six enseignements pour renouveler ses relations sociales

Bien sûr, la fronde des Gilets jaunes s’est d’abord déployée sur le terrain politique. Pour autant, il n’a échappé à personne qu’elle constitue, au premier chef, une crise sociale traduisant de nouvelles façons d’exprimer des revendications et d’instaurer un rapport de force. Nul ne peut donc parier que ce mouvement structurant n’infuse pas progressivement, dans d’autres pans de la société, à commencer par les entreprises. C’est la raison pour laquelle nous vous proposons de tirer une première série d’enseignements de ces événements dont nous avons la conviction qu’ils doivent être pris en compte pour faire évoluer notre pratique des relations sociales. Après tout, les crises sont aussi, et peut-être surtout, des occasions de se renouveler et d’aller de l’avant !

I. Une illustration du rôle bénéfique des intermédiaires

“C’est une sorte d’affrontement top-down auquel nous assistons, direct car non amorti, non organisé, non canalisé par des corps intermédiaires ou des organisations collectives”, écrit Virginie Martin, professeur à la Kedge Business School à propos de la crise des Gilets jaunes (1). Comme le précise Isabelle Mathieu, chercheur en sciences de l’information à l’Université de Bourgogne, “fort de la conviction qu’il allait rapidement faire ses preuves en marchant, le président a dédaigné les élus de terrain, les syndicats, les associations : toutes ces instances de médiation sans lesquelles la démocratie ne peut pas vivre” (2). Soyons toutefois honnêtes : dans les entreprises aussi, on a valorisé un modèle organisationnel plus plat dévalorisant les échelons intermédiaires, aussi bien les représentants du personnel que les managers. La crise des Gilets jaunes vient ainsi souligner que l’efficacité commande, au contraire, de s’appuyer sur ces indispensables relais qui, lorsqu’ils sont bien considérés, se révèlent de vrais partenaires, vecteurs d’agilité collective. C’est certainement là une donnée qui incite à considérer que la création d’un CSE opérationnel et dynamique représente une opportunité à ne pas gâcher.

2. L’expression d'un vif désir de reconnaissance

Le fait a été amplement souligné : en revêtant des gilets jaunes, les “invisibles de la République” ont manifesté un vif désir d’être vus et reconnus. “L’individualisation croissante des rapports sociaux a rendu les besoins de reconnaissance des individus plus impératifs. À l’échelle des identités collectives, le mépris qui affecte plus qu’autrefois, c’est celui qui se manifeste par l’invisibilisation”, observe Madeleine Pastinelli, professeur de sociologie à l’université canadienne de Laval (3). La crise des Gilets jaunes rappelle ainsi que les relations sociales régissant les entreprises ne peuvent reposer seulement sur le seul respect de règles et de procédures. Comme dans toute communauté humaine, il faut y ajouter des sentiments tels que la reconnaissance et la considération. Un grand patron tel Henri de Castries ne s’y trompait pas, lorsqu’il lançait à ses pairs que “si l’on n’aime pas les gens, il faut changer de métier” (4). La qualité sociale veille ainsi à s’assurer que, dans l’entreprise, personne ne se sent invisible ou transparent.

3. Une puissante exigence d’équité et de justice sociale

Une enquête réalisée par l’institut Elabe pour l’Institut Montaigne a révélé que quelque 87 % des Gilets jaunes avaient le sentiment de “vivre dans une société injuste” si bien que les sujets qui suscitent le plus leur indignation sont “les écarts entre hauts et bas salaires” et “les inégalités sociales” (5). L’explosion de ce sentiment d’iniquité représente bien entendu une forte menace pour les entreprises qui, dans un contexte budgétaire souvent délicat, ont tout intérêt à ne pas éluder la question traditionnelle du “partage de la valeur”. Dans une perspective de qualité sociale, la solution consiste à l’intégrer, comme l’y invite la structure même du CSE, dans un dialogue plus vaste portant également sur les questions économiques et stratégiques, en s’appuyant notamment sur une Base de données économiques et sociales (BDES) sincère et opérationnelle.

4. L'affirmation d’une forte volonté de participation

La place centrale prise dans les revendications des Gilets jaunes par le référendum d’initiative citoyenne illustre amplement la volonté de participation aux décisions qui les anime. Comme le remarquent les chercheurs du Groupe d’intérêt scientifique (GIS) Démocratie & Participation, “le mouvement des Gilets jaunes est remarquable, à bien des titres, spécialement parce que les aspirations à plus de justice sociale y apparaissent fortement associées à l’attente d’une transformation profonde de la démocratie, dans toutes ses dimensions” (6). Il nous semble que cette aspiration ne peut être ignorée par les entreprises qui devraient plutôt y voir une opportunité de renforcer, aux différents échelons de l’entreprise, l’engagement de ses membres dans les projets et enjeux qui conditionnent leur avenir. Ici encore, le CSE, par son caractère transversal et généraliste peut se révéler un outil adéquat pour associer les salariés à la stratégie de l’entreprise.

5. Le retour d’un profond besoin d’appartenance

Dans une société valorisant l’individualisme, l’émancipation et la désaffiliation, le mouvement des Gilets jaunes traduit aussi le soudain retour du besoin de “faire groupe”, de s’inscrire dans une histoire commune. Le sociologue Benoît Coquard souligne que le port du gilet jaune permettait de “se rattacher à une appartenance collective valorisante” en précisant que “c’est très important pour des gens qui d’habitude interviennent peu dans le débat politique, qui ne manifestent pas, ne sont pas syndiqués, sont souvent abstentionnistes” (7). Il nous semble que l’entreprise doit entendre ce besoin d’appartenance en renforçant, par sa pratique sociale, sa dimension de véritable communauté humaine soudée par des intérêts mais aussi par une histoire, des valeurs et des projets partagés, sous peine de prendre le risque de voir ce légitime désir de collectif se cristalliser contre elle.

6. Un vigoureux désir d'avenir et de perspectives

Le sentiment d’iniquité manifesté par les Gilets jaunes et leurs soutiens découle d’un fort sentiment de déclassement. 69 % d’entre eux considèrent que “leurs parents vivaient mieux qu’eux au même âge” (8). Cette inquiétude tenaille la société tout entière : un récent sondage a établi que seuls 6 % des Français estiment que “leurs enfants ont plus de chances de réussir que leurs parents dans la société française de demain” (9). Toutefois, cette anxiété ne traduit pas un passéisme ou un immobilisme intrinsèques. Elle révèle aussi la volonté de renouer avec une dynamique de progrès et de se réapproprier un avenir qui se dérobe. Ici aussi, l’entreprise a un rôle à jouer. En associant les salariés à sa stratégie, en rompant avec le court-termisme ambiant, elle peut en effet s’affirmer comme l’instance qui permet à ses membres de se projeter collectivement dans l’avenir pour le construire.

 

(1) The Conversation, 27/11/18. (2) L’Humanité, 13/12/18. (3) L’Humanité,13/12/18. (4) Le nouveau visage des dirigeants du CAC 40, par le Cercle de l’Entreprise, Village Mondial, 2008, 216 p. (5) “Les gilets jaunes : la partie émergée de la crise sociale française ?”, note de l’Institut Elabe pour l’Institut Montaigne. 21/03/19. (6) “Gilets jaunes : l’urgence démocratique”, par la direction collégiale et le Conseil scientifique du Gis Démocratie et Participation, 15/12/18. (7) Contretemps, 23/11/18. (8) “Les gilets jaunes : la partie émergée de la crise sociale française ?”, note de l’Institut Elabe pour l’Institut Montaigne. 21/03/19. (9) Baromètre de la confiance en politique, réalisé par OpinionWay pour le Cevipof, janvier 2019.

Jean-François Guillot

Président Cardinale sud

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